FERRÉ OU DÉFERRÉ : QUAND CHOISIR POUR SON CHEVAL ?
Comparaison entre un sabot ferré et un sabot nu, mettant en évidence la fourchette et l’adaptation du pied selon le terrain
La question du fer au sabot est l'une des plus débattues dans le monde équestre. D'un côté, une tradition vieille de plusieurs siècles qui a fait ses preuves sur le terrain. De l'autre, un mouvement croissant qui prône le retour au sabot nu, au nom du bien-être animal et de la biomécanique naturelle. Entre idéologie et pragmatisme, comment faire le bon choix pour son cheval ? Voici un guide complet, sans dogmatisme.
Comprendre le sabot du cheval : la base de tout
Avant de trancher entre fer et pied nu, il est indispensable de comprendre ce qu'est un sabot sain et comment il fonctionne.
La structure du sabot
Le sabot est bien plus qu'une enveloppe cornée rigide. C'est un système biomécanique complexe qui remplit plusieurs fonctions simultanément :
- Amortissement : à chaque foulée, la boîte cornée se dilate légèrement sous le poids du cheval, absorbant les chocs avant qu'ils n'atteignent les articulations
- Pompe circulatoire : cette dilatation et compression répétée propulse le sang vers le haut du membre, jouant un rôle crucial dans la circulation des extrémités
- Proprioception : la sole et la fourchette transmettent des informations sensorielles au système nerveux, permettant au cheval d'adapter son équilibre en temps réel
- Traction et stabilité : la morphologie du sabot offre une accroche naturelle sur des terrains variés
Ce que le fer change fondamentalement
Poser un fer sur un sabot, c'est intervenir sur ce système. Le fer rigidifie partiellement la boîte cornée, réduit la dilatation naturelle, et modifie la façon dont les chocs sont transmis à la structure interne. Ce n'est pas nécessairement négatif, c'est simplement une réalité biomécanique à prendre en compte.
Le cheval ferré : avantages, indications et limites
Pourquoi ferrer un cheval ?
La ferrure est née d'un constat simple : le cheval domestique évolue dans des conditions très différentes de celles pour lesquelles son sabot a été conçu. Sols durs, routes goudronnées, effort intense et répété, alimentation riche — autant de facteurs qui peuvent fragiliser un sabot nu insuffisamment adapté.
Le fer apporte plusieurs bénéfices concrets :
- Protection mécanique sur les terrains abrasifs (routes, graviers, sols gelés)
- Stabilité accrue pour les chevaux à l'aplomb défectueux ou aux sabots fragiles
- Support orthopédique dans les cas pathologiques (fourbure chronique, syndrome naviculaire, déformations)
- Traction et sécurité dans certaines disciplines (fer à crampons pour l'endurance en montagne, ferrure spéciale pour le trot attelé)
Quand la ferrure est-elle indiquée ?
Certaines situations rendent la ferrure particulièrement pertinente, voire indispensable :
Profil du cheval :
- Sabots naturellement fins, fragiles ou friables
- Aplombs défectueux nécessitant une correction
- Antécédents de pathologies podales (fourbure, syndrome naviculaire)
- Cheval âgé dont la corne s'est dégradée avec les années
Contexte d'utilisation :
- Travail intensif sur sols durs ou abrasifs
- Compétition de haut niveau (CSO, dressage, courses, endurance longue distance)
- Utilisation régulière sur routes ou chemins caillouteux
- Climat froid avec sols gelés ou verglacés
Indications vétérinaires :
- Ferrure corrective ou orthopédique prescrite par un vétérinaire
- Soutien podal post-opératoire
Les limites et inconvénients du fer
La ferrure n'est pas sans contreparties. Une ferrure mal posée, inadaptée ou trop longtemps maintenue peut provoquer des dommages sérieux.
- Réduction de la circulation sanguine dans le pied par diminution de la dilatation naturelle
- Atrophie de la fourchette si celle-ci ne touche plus le sol correctement
- Risque de boiterie en cas de fer mal ajusté, de clou mal placé ou de ferrure trop longtemps gardée
- Coût récurrent : une ferrure complète toutes les 6 à 8 semaines représente un budget annuel significatif
- Dépendance au maréchal-ferrant : un cheval ferré ne peut pas rester longtemps sans suivi
Le cheval déferré (barefoot) : principes, avantages et exigences
Le mouvement barefoot : d'où vient-il ?
Le mouvement pour le cheval déferré, ou "barefoot", a émergé dans les années 1990, notamment grâce aux travaux du chercheur allemand Hiltrud Strasser et, plus tard, de Jaime Jackson aux États-Unis. L'observation des chevaux sauvages — dont les sabots sont sains sans aucune intervention humaine — a nourri la réflexion sur ce que le fer fait réellement au pied domestiqué.
L'idée centrale est simple : un sabot correctement entretenu, sur un cheval bien nourri et évoluant sur des terrains variés, peut se passer de fer et s'adapter progressivement à la plupart des usages.
Les avantages du pied nu
- Circulation optimale : sans fer, le sabot se dilate et se contracte librement à chaque foulée, favorisant la circulation sanguine dans tout le membre
- Proprioception améliorée : le contact direct avec le sol renforce les informations sensorielles, améliorant l'équilibre et la coordination
- Renforcement progressif de la corne, de la fourchette et de la sole avec le temps
- Économie à long terme : pas de ferrure toutes les 6 semaines, seulement un parage régulier moins coûteux
- Moins de risques liés à la ferrure : pas de clous, pas de fer arraché, pas de boiterie d'origine mécanique
Les conditions indispensables pour réussir la transition
Le barefoot ne s'improvise pas. Il repose sur plusieurs conditions non négociables :
L'alimentation La qualité de la corne dépend directement de l'alimentation. Un cheval recevant trop de sucres (céréales, herbe grasse au printemps) développera une corne de mauvaise qualité. Le passage au pied nu s'accompagne souvent d'une révision complète de la ration.
Le terrain Un cheval déferré a besoin de variété de terrains pour stimuler et durcir son sabot : herbe, terre, graviers fins, sable. Un cheval vivant uniquement sur du béton ou de la boue stagnante ne développera pas un sabot sain.
Le mouvement Le sabot se renforce par le mouvement. Un cheval au paddock toute la journée sans bouger aura des pieds moins sains qu'un cheval vivant en troupeau sur de grands espaces. La liberté de mouvement est un facteur clé du succès du barefoot.
Le suivi par un professionnel compétent Le parage barefoot n'est pas le même que le parage de préparation à la ferrure. Il demande une approche spécifique, idéalement assurée par un podologue équin ou un maréchal-ferrant formé à ces méthodes.
La transition : une période délicate
Retirer les fers d'un cheval habitué à en porter depuis des années ne se fait pas du jour au lendemain. Le sabot a souvent perdu une partie de sa résistance naturelle, et la sole peut être sensible.
La transition dure généralement 6 à 18 mois selon le cheval. Pendant cette période, il est normal que le cheval soit inconfortable sur certains terrains. Des boots de protection peuvent être utilisés ponctuellement pour maintenir le travail sans provoquer de douleur.
Les boots équestres : la solution intermédiaire
Les boots pour chevaux nus méritent un paragraphe à part entière, car elles représentent souvent la clé d'une transition réussie.
À quoi servent les boots ?
Les boots sont des protections amovibles que l'on fixe au sabot avant une sortie, et que l'on retire ensuite. Elles permettent :
- De protéger un sabot en transition sur des terrains trop durs ou trop abrasifs
- De travailler sur route ou en compétition avec un cheval déferré
- D'offrir un soutien temporaire en cas de pathologie podale
Les modèles les plus utilisés
Il existe plusieurs marques et modèles adaptés à différents usages : Scoot Boots, Cavallo, Renegade, Easyboot — chacun avec ses avantages selon la morphologie du pied et l'intensité du travail. Le choix se fait souvent par essai-erreur, et il est conseillé de prendre conseil auprès d'un professionnel barefoot avant d'investir.
Comment décider : les bonnes questions à se poser
Il n'existe pas de réponse universelle. Voici les questions concrètes à poser avant de prendre une décision.
Questions sur le cheval
- Quel est l'état actuel de ses sabots ? Sont-ils épais, solides, ou fins et fragiles ?
- A-t-il des antécédents de pathologies podales ?
- Quel est son âge et son niveau d'utilisation ?
- Comment est-il nourri ? Son alimentation est-elle compatible avec le barefoot ?
Questions sur l'environnement
- Sur quel type de terrain vit-il au quotidien ?
- A-t-il accès à de la variété de sols ou est-il cantonné à un paddock unique ?
- Quelle est la surface de travail principale (carrière en sable, chemins, routes) ?
Questions sur l'usage
- Quel est son programme de travail ? Intensif, régulier, occasionnel ?
- Participe-t-il à des compétitions avec des exigences spécifiques ?
- Est-il utilisé sur des terrains particulièrement difficiles (montagne, terrains rocailleux) ?
Le rôle du vétérinaire et du professionnel du pied
Quelle que soit la décision prise, l'avis d'un professionnel est indispensable. Un vétérinaire équin pourra évaluer l'état global du pied, diagnostiquer d'éventuelles pathologies latentes et orienter vers la solution la mieux adaptée.
Le maréchal-ferrant ou le podologue équin, selon l'option choisie, assurera le suivi régulier. Il est important de choisir un professionnel formé à l'approche retenue : un maréchal-ferrant peu familier du barefoot ne sera pas le meilleur interlocuteur pour une transition vers le pied nu, et inversement.
Ce que dit la science
Les études sur le sujet sont encore relativement limitées, mais quelques conclusions émergent :
- Des recherches en biomécanique confirment que le sabot nu présente une meilleure dilatation et donc une circulation plus efficace que le sabot ferré
- Des études comparatives sur des chevaux de sport montrent que des chevaux bien adaptés au barefoot présentent des performances équivalentes à leurs congénères ferrés sur terrain souple
- En revanche, sur terrains durs et abrasifs, la protection mécanique du fer reste difficile à égaler sans équipement complémentaire (boots)
- La ferrure orthopédique reste, à ce jour, le traitement de référence pour certaines pathologies sévères comme la fourbure chronique en phase aiguë
Ferré et déferré : peut-on combiner les deux ?
Oui, et c'est souvent la solution la plus pragmatique. Certains propriétaires optent pour une ferrure partielle : fers devant uniquement (les antérieurs supportent environ 60 % du poids), pieds nus derrière. D'autres alternent selon les saisons, les périodes d'entraînement ou les terrains.
L'essentiel est d'adapter la décision au cheval, et non l'inverse.
En résumé : quel choix pour quel cheval ?
Plutôt ferré si :
- Le cheval travaille intensément sur sols durs ou abrasifs
- Il présente des aplombs défectueux ou des antécédents podaux
- Il est en compétition avec des exigences techniques spécifiques
- Son alimentation ou son environnement ne permettent pas une transition sereine
Plutôt déferré si :
- Le cheval vit en liberté sur terrains variés
- Son alimentation est équilibrée et pauvre en sucres
- Son programme de travail est régulier mais modéré
- Le propriétaire est prêt à investir du temps dans la transition et le suivi
Dans tous les cas :
- Consulter un vétérinaire et un professionnel du pied avant de décider
- Ne jamais retirer les fers brutalement sans accompagnement
- Réévaluer régulièrement en fonction de l'évolution du cheval
La question n'est pas de savoir qui a raison entre les partisans du fer et ceux du pied nu. Elle est de savoir ce dont votre cheval, dans votre contexte, a besoin pour être à la fois sain et performant.